En bref
- Le burn-out des femmes fortes arrive rarement « sans raison ». Il arrive sans prévenir, parce que le seul voyant qu’elles surveillent est leur capacité à continuer, et c’est le dernier à lâcher.
- D’après la recherche, ce qui épuise n’est pas l’exigence elle-même, mais la peur de décevoir qui l’accompagne.
- Si le repos vous rend plus nerveuse qu’avant, c’est logique : s’arrêter vous retire la seule preuve que vous allez bien.
Il est 9 h 40, un jeudi. L’imprimante du deuxième étage vient encore de bourrer, et il vous faut ce document pour la réunion de 10 h. Vous ouvrez le capot, vous tirez sur la feuille, elle se déchire en deux. Et là, vous vous mettez à pleurer. Vous finissez enfermée dans les toilettes, les mains qui tremblent, à vous ordonner d’arrêter pendant dix minutes sans que ça serve à rien.
Le plus déroutant, c’est la disproportion. Vous avez tenu pendant le déménagement, la réorganisation du service, les nuits blanches de la petite et l’opération de votre père, dont vous avez géré les rendez-vous en plus des vôtres. Personne ne vous a vue flancher, vous non plus d’ailleurs. Et c’est une imprimante qui vous a eue.
Le soir, vous racontez la scène en riant à moitié (« je deviens complètement fragile »), et une partie de vous y croit. Il ne s’est rien passé, alors si vous craquez maintenant, c’est forcément que quelque chose s’est abîmé chez vous. Vous vous promettez de vous reprendre en main. Le lendemain matin, pour la première fois depuis des années, vous n’arrivez pas à sortir du lit.
Tout ce que vous avez déjà mis en place
Ça ne date pas de l’imprimante. Depuis des mois, peut-être des années, vous sentez que vous tirez sur la corde, et vous n’êtes pas du genre à attendre que ça passe. Vous avez téléchargé une appli de méditation et vous l’avez faite tous les jours à la même heure, jusqu’au soir où la série s’est cassée et où vous n’y êtes jamais retournée. Vous vous êtes inscrite au yoga du mardi, en quittant le bureau à 18 h 15 pile et en rattrapant vos mails dans le métro. Vous avez essayé de déléguer, puis vous avez refait derrière, parce que c’était plus rapide que d’expliquer. Vous avez même lu sur le burn-out, assez pour cocher la moitié des signes et conclure que vous, ça allait, puisque vous teniez encore.
Rien de tout ça n’était absurde. Le problème, c’est qui l’appliquait : la même partie de vous, avec la même façon de faire. Vous avez médité comme vous faites tout le reste, sérieusement, régulièrement, sans vous rater, et la méditation est devenue une case de plus dans une journée qui en comptait déjà trop. Aucune de ces solutions ne pouvait tenir longtemps, tant que l’instrument avec lequel vous mesurez si vous allez bien restait le même.
Pourquoi ce sont les femmes fortes qui craquent
Demandez à une femme qui porte tout comment elle va. Elle vous répondra presque toujours par ce qu’elle arrive encore à faire : « ça va, je gère », « c’est chargé mais je m’en sors », « je tiens ». Elle ne vous dira pas qu’elle a mal au dos depuis trois semaines ni qu’elle n’a pas déjeuné assise depuis la rentrée, parce qu’elle ne le compte pas. Chez elle, aller bien et fonctionner sont devenus la même chose.
C’est là que tout se joue. Vous mesurez votre état à ce que vous arrivez encore à faire, et votre capacité à faire est la dernière chose à lâcher.
Imaginez quelqu’un qui ne regarde jamais son solde et qui sait que son compte va bien parce que sa carte passe. Elle passe au supermarché, à la pharmacie, pour le cadeau de départ de la collègue. Pendant ce temps, le découvert se creuse, mais rien ne le signale, puisque la carte passe toujours. Et un jour, elle est refusée pour une baguette.
Votre corps vous envoie son relevé depuis longtemps : la faim que vous repoussez jusqu’à 15 h, l’envie d’aller aux toilettes que vous remettez à après la réunion, la migraine du dimanche soir, la boule dans la gorge que vous ravalez pour ne pas pleurer devant les enfants. À chaque fois, la même réponse part toute seule : je verrai après. Et comme la maison et le travail continuent de tourner, tout le monde en conclut que ça va, vous comprise.
Cette façon de faire ne vient pas de nulle part. Très souvent, elle s’est installée tôt, chez une petite fille qui a compris qu’on la remarquait moins, ou qu’on l’appréciait davantage, quand elle ne posait pas de problème : la grande sœur qui s’occupe des petits, l’élève sur qui on peut compter, l’enfant qui sent avant tout le monde que l’ambiance va tourner. À cet âge-là, mettre ses propres signaux en attente était une compétence. Elle vous a sûrement rendu de grands services, et elle a fait de vous la femme fiable que vous êtes aujourd’hui.
La recherche sur l’épuisement va dans ce sens, avec une nuance qui compte. Une méta-analyse de 43 études, publiée en 2016, a distingué deux faces du perfectionnisme : viser haut, et s’inquiéter de ses erreurs et de ne pas être à la hauteur de ce qu’on attend de vous. La seconde est nettement liée au burn-out, la première très peu ou pas du tout. Votre ambition n’est donc pas en cause. Ce qui use, c’est la peur de décevoir quand c’est elle qui tient le volant.
Un burn-out « sans raison » ?
« Je ne comprends pas, il ne s’est rien passé de spécial. » Je l’entends souvent, dit avec une forme de honte, comme si un burn-out devait se mériter par une catastrophe. Quand la carte est refusée pour une baguette, la baguette n’y est pour rien : c’est le découvert des mois précédents qui parle. L’imprimante, le mail un peu sec de votre responsable, la chaussure que votre fils ne trouve pas à 8 h 05 : le déclencheur est presque toujours minuscule, justement parce que le vrai travail s’est fait avant, en silence. On cherche la raison dans la semaine, alors qu’elle s’étale sur des années.
C’est aussi pour ça que le burn-out d’une femme forte surprend tout le monde autour d’elle. Personne n’a rien vu, et pour cause : jusqu’à la veille, elle a tout fait. On vous a peut-être même dit « toi, tu n’es pas du genre à faire un burn-out ». C’était censé être un compliment.
Pourquoi vous n’arrivez pas à vous reposer
Dimanche, 15 h. Les enfants sont chez leurs grands-parents, rien d’urgent, et vous vous êtes promis de vous poser. Vous vous allongez sur le canapé avec un livre. Au bout de douze minutes, vous avez lu trois fois la même page, repéré la trace sur la vitre, et vous vous levez pour vider le lave-vaisselle, « puisque je suis debout ». À 15 h 40, vous triez le placard de l’entrée. Le soir, vous êtes aussi fatiguée qu’en semaine, avec en prime l’impression d’avoir raté jusqu’au repos.
Si vous mesurez votre état à ce que vous faites, ne rien faire vous retire votre seul instrument de mesure. Pour la partie de vous qui a appris très tôt que sa place dépendait de son utilité, l’inactivité n’a rien de neutre : elle ressemble à un danger. Alors le repos, au lieu de faire baisser la tension, commence souvent par la faire monter. Ça peut être des jambes qui s’agitent, de la culpabilité, la liste qui défile, ou ce drôle de vide quand il n’y a plus rien à porter.
Beaucoup de femmes que j’accompagne ne se reposent vraiment que malades. Avec 39 de fièvre, elles s’allongent sans culpabiliser, parce que c’est le seul repos qui n’a besoin d’aucune justification. Si vous vous reconnaissez là, apprendre à vous reposer ne passera pas par plus de discipline, puisque c’est déjà la discipline qui tient tout debout. Ça passera par montrer à votre système, par petites doses, qu’il ne se passe rien de grave quand vous vous arrêtez.
Pourquoi si souvent autour de 40 ans
Il y a une raison pour laquelle tant de femmes craquent entre la fin de la trentaine et la fin de la quarantaine, et elle n’a rien d’une fragilité liée à l’âge. C’est souvent la période où tout s’additionne : des enfants encore petits ou en pleine adolescence, des parents qui commencent à avoir besoin de vous, un poste où vous êtes devenue la personne qu’on consulte, parfois une séparation ou une reconversion. La stratégie qui tenait à 28 ans, avec du sommeil et de la marge, tourne maintenant dans une vie qui en demande deux fois plus.
Le corps entre aussi dans l’équation. Chez beaucoup de femmes, la périménopause commence plusieurs années avant l’arrêt des règles, et elle peut perturber le sommeil et l’humeur. Ça ne fait pas du burn-out une affaire d’hormones. Ça veut dire que la marge, déjà mince, se réduit encore. Si vos nuits ont changé ou si vous êtes épuisée alors que votre bilan sanguin est normal, parlez-en à votre médecin, et lisez ce que les bilans de routine ne regardent pas.
Vous n’avez pas craqué parce que vous étiez moins solide que les autres. Votre solidité vous a permis de ne rien sentir jusqu’au jour où la carte n’est plus passée.
Ce que vous pouvez faire dès cette semaine
Deux choses, et aucune ne vous demande de réorganiser votre vie.
Remplacez « je gère » par une autre question. Trois fois par jour, au moment où vous changez d’activité (en arrivant au travail, en coupant le moteur de la voiture, avant de commencer le dîner), demandez-vous ce que votre corps vous dit à cet instant, et non ce que vous arrivez à faire. Faim, envie d’aller aux toilettes, mâchoire serrée, épaules remontées, rien de particulier : tout compte. Vous n’êtes pas obligée d’y répondre tout de suite, seulement de le remarquer avant que le « je verrai après » parte tout seul. Au bout de quelques jours, vous aurez une idée assez précise du nombre de signaux qui passent à la trappe.
Faites une pause trop courte pour être menaçante. Cinq minutes par jour, sans téléphone et sans rien de productif : assise sur le bord du lit, sur un banc, dans la voiture avant de rentrer. Vous n’avez pas besoin d’être détendue pour que ça compte. Si l’agitation monte ou si la liste se met à défiler, remarquez-le sans vous le reprocher : c’est l’alarme dont je parlais plus haut, et l’observer vaut mieux que la subir. Cinq minutes, pas trente, pour que votre système puisse vérifier par lui-même que rien de grave n’arrive quand vous vous arrêtez.
Si vous en êtes déjà au point de ne plus arriver à vous lever, de pleurer tous les jours ou d’avoir des idées noires, ces exercices ne suffiront pas : consultez votre médecin rapidement. Un arrêt peut être nécessaire, et il n’a rien d’un échec. Si vous pensez au suicide, appelez le 3114 en France ou le 143 en Suisse, à n’importe quelle heure.
Pourquoi comprendre ne suffira pas
Vous allez probablement faire ces deux exercices très consciencieusement, et c’est justement là qu’il faut être prudente. Une femme forte a vite fait de transformer sa guérison en nouveau projet à réussir, avec un objectif, une routine et le même verdict le soir : est-ce que j’ai bien fait ? Le réflexe de mettre vos signaux en attente se déclenche avant la pensée. Le comprendre ne l’arrête pas, pas plus que savoir que la carte va être refusée ne remet d’argent sur le compte. Ce qui le change, c’est de vous entraîner, dans votre vraie vie, à faire autre chose au moment précis où il se déclenche, assez souvent pour que ça devienne le nouveau réflexe. C’est un travail qui se fait rarement seule, et pour cause : faire seule fait partie du problème.
Cet article ne remplace ni un avis médical ni un accompagnement. Et si vous cherchez un plan pour vous remettre d’un burn-out en quinze jours et revenir au travail comme avant, je préfère vous le dire franchement : revenir comme avant, c’est revenir à ce qui vous a menée là.
Et si on en parlait ?
Si vous vous êtes reconnue dans l’imprimante, le canapé du dimanche ou le « je gère », vous saviez sans doute déjà une partie de tout ça. Ce qui manque le plus souvent, c’est quelqu’un qui repère avec vous à quels moments de vos journées vous passez par-dessus ce que vous ressentez, et qui vous aide à faire autrement à cet endroit-là, sans vous demander de renoncer à ce que vous avez construit. C’est le cœur de mon accompagnement.
On peut commencer tout simplement, par un appel de 15 minutes, gratuit. Vous me racontez ce qui se passe pour vous, je vous explique comment je travaille, et on voit ensemble si je peux vous aider. Si ce n’est pas le cas, je vous le dis franchement, et je vous oriente vers quelqu’un de plus adapté.
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Gratuit, sans engagement.
Questions fréquentes
Comment savoir si je fais un burn-out ?
L’Organisation mondiale de la santé décrit le burn-out à travers trois signes : un épuisement profond, une prise de distance ou un cynisme croissant vis-à-vis du travail, et le sentiment d’être moins efficace. Chez les femmes qui tiennent tout, le deuxième signe passe souvent inaperçu, parce qu’elles continuent à faire bonne figure. Seul un professionnel de santé peut poser le diagnostic : si vous vous reconnaissez, parlez-en à votre médecin.
Peut-on faire un burn-out sans raison ?
Il y a presque toujours une raison, mais elle se trouve rarement dans la semaine qui précède. Le déclencheur est souvent minime. La cause, elle, s’accumule pendant des mois ou des années où vous avez continué malgré les signaux de votre corps.
Pourquoi je n’arrive pas à me reposer ?
Quand votre sentiment de sécurité ou de valeur a longtemps reposé sur le fait d’être utile, l’inactivité peut être vécue comme une menace. Le repos fait alors d’abord monter l’agitation ou la culpabilité. Ça se réapprend, par petites doses, plutôt qu’en vous forçant à de longues pauses.
Le burn-out est-il forcément lié au travail ?
Au sens de l’OMS, oui : le terme désigne un phénomène lié au contexte professionnel. Mais des chercheuses de l’Université de Louvain, Isabelle Roskam et Moïra Mikolajczak, ont décrit un burn-out parental, lié à l’épuisement dans le rôle de parent. Et beaucoup de femmes cumulent les deux.
À propos de l’autrice
Marine Wambre est psychopraticienne, formée en neurosciences, en psychologie holistique et aux approches orientées solutions. Elle accompagne en visio, en français et en anglais, des femmes qui ont appris à tout porter et que l’anxiété, la fatigue ou le burn-out ont fini par rattraper, en France, en Suisse et partout où elles vivent. Elle n’est ni médecin ni psychologue : elle ne pose pas de diagnostic et travaille, quand c’est utile, avec le médecin de ses patientes.
Sources
- Organisation mondiale de la santé. Classification internationale des maladies, 11e révision (CIM-11), code QD85 « Burn-out ». Adoptée en mai 2019, en vigueur depuis le 1er janvier 2022.
- Hill AP, Curran T. Multidimensional Perfectionism and Burnout: A Meta-Analysis. Personality and Social Psychology Review, 2016;20(3):269-288.
- Mikolajczak M, Raes ME, Avalosse H, Roskam I. Exhausted Parents: Sociodemographic, Child-Related, Parent-Related, Parenting and Family-Functioning Correlates of Parental Burnout. Journal of Child and Family Studies, 2018.
